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Le cahier noir d’Octobre 1988

Octobre 88 pouvait-il déboucher sur la démocratie

Publié le 09/10/2008 à 12:00 par hogra
Octobre 88 pouvait-il déboucher sur la démocratie réelle ?

par Aït Benali Boubekeur
«La nature rentière de l'Etat est un facteur important de découragement de la démocratie dans tous les pays qui ont accès à une rente pétrolière importante, et je serais surpris qu'un des Etats rentiers se démocratise».

Giacomo Luciani : «Rente pétrolière, crise financière de l'Etat et démocratisation»

Cette sentence sévère de G. Luciani s'applique, sans exclusive, à tous les pays dont l'économie nationale est dépendante d'un seul secteur, les hydrocarbures. Hélas, l'Algérie est l'un de ces pays. D'ailleurs, la crise de l'année 1988 était avant tout une crise économique, mais aussi l'échec du système ne tolérant aucun débat transparent. La majorité des Algériens ne savaient pas où en était vraiment la situation financière du pays. Pendant longtemps, la politique poursuivie par le pays, qui consistait à assurer la paix sociale en garantissant la couverture des besoins essentiels de la population, avait montré ses limites. Le sociologue Lahouari Addi, dans « Impasse du populisme », explique cette difficulté en notant : « Le déficit de l'entreprise d'Etat n'est pas un accident de la comptabilité, il est l'expression de l'incapacité de l'Etat rentier à obtenir un taux de rendement satisfaisant dans le système productif permettant de couvrir les dépenses. Il est le prix politique que paye le pouvoir pour se faire accepter : manipulation du système des prix, sureffectif pour absorber le chômage, discipline d'usine relâchée en contrepartie d'un syndicat lié au pouvoir... ». L'accumulation de ces tares a conduit vers une crise aiguë. Les événements du début du mois d'octobre ont été le signal alarmant d'une crise ayant atteint son paroxysme. L'élément déclencheur est la dégringolade des prix du pétrole survenue trois ans plus tôt.



1) Une économie en panne



Le dernier encouragement du principal fonds international remontait en fait à septembre 1985 : « Il est remarquable que cette croissance [économique] exceptionnelle ait pu être atteinte en même temps que la balance de paiements courants a été améliorée », écrivaient les experts du FMI (fonds monétaire international). Bien que les dirigeants de l'époque aient essayé de donner une bonne image de bonne gestion à l'extérieur, ces résultats ont été obtenus en menant une politique d'austérité. La réduction sans cesse des importations, limitée au strict minimum, a créé une pénurie sans précédent. A un moment donné, le citoyen ne trouvait guère quoi acheter dans les fameux Souks el-Fellah, par exemple. En 1986, l'Algérie avait importé pour 7,5 milliards de dollars, dont un tiers pour les seuls achats alimentaires, a écrit la journaliste du Monde Véronique Maurus le 13 octobre 1988.

Sur le plan intérieur, la réduction des dépenses de l'Etat, due à la chute de presque de moitié des recettes fiscales, tirées des hydrocarbures, a provoqué un ralentissement, si ce n'était pas un arrêt de l'activité économique. En effet, de plus de 5% de croissance économique par an, le taux de croissance est tombé dès 1987 à moins de 3%. Fait inédit en Algérie, la croissance démographique, atteignant 3,1%, a dépassé la croissance économique. Par ailleurs, la suppression du ministère du Plan en 1987 a été révélatrice de la nouvelle politique de l'Etat concernant la gestion de l'entreprise. Désormais, le critère qui prévalait était celui de la rentabilité. Du coup, avec toutes ces difficultés, le mythe de l'Etat providence s'est écroulé comme un château de cartes. En effet, malgré le verrouillage du champ politique, il n'échappait pas aux citoyens que leur gouvernement se contentait de gérer les revenus des hydrocarbures. Pour Patrick Eveno, « Les hydrocarbures représentant 97% de la valeur des exportations, le retournement des cours du pétrole a vu fondre de 40% les ventes de l'Algérie, à 9 milliards entre 1986 et 1989, obligeant le gouvernement à limiter les importations, ce qui entraîne des pénuries et favorise un marché noir très actif avec la France et les voisins du Maghreb ». En tout cas, l'incapacité du pouvoir à apporter la moindre solution aux préoccupations quotidiennes des citoyens a rompu l'ultime lien de confiance les liant. Pour se faire entendre, il ne restait aux jeunes qu'à s'emparer de la rue afin d'exprimer leur courroux. Ces ingrédients ne pouvaient pas ne pas déboucher sur un affrontement de la rue.



2) L'affrontement



Le peuple algérien n'est pas immature, comme aiment le supposer les tenants de la ligne dure. En effet, les Algériens ne pouvaient pas à ce moment-là supporter concomitamment deux injustices majeures : l'autoritarisme politique et l'austérité économique. Bien que la demande de réformes politiques n'ait pas été le leitmotiv des manifestants, les citoyens savaient pertinemment, en fin de compte, que la démocratie ne pouvait pas être le plus mauvais système. Il leur permettrait dans le cas échéant de dénoncer la hogra qui, malheureusement en Algérie, était et est érigée en règle. Ainsi, le 5 octobre 1988, les jeunes ont investi la rue pour réclamer des conditions de vie meilleures. Hélas, l'intervention disproportionnée de l'armée pour «rétablir l'ordre» a causé des centaines de morts. Malgré la répression inouïe, les manifestations ont eu l'effet « boule de neige » où, en quelques heures, la contestation a pu toucher les contrées les plus reculées du pays. Le sociologue M'hammed Boukhebza, auteur de « Octobre 88, évolution ou rupture », notait à ce titre : « Octobre a été un moment d'extériorisation ou, plus exactement, un moment de contestation sociale d'une situation de crise générale latente ». Les pertes en vies humaines et les dégâts matériels sont très lourds si on se limite juste au bilan officiel. Celui-ci fait état de 176 morts, 9.000 arrestations et des milliards de dollars partis en fumée. Les chiffres sont énormes si l'on tient compte des supputations non officielles.

Cependant, contrairement aux événements de Tizi Ouzou (1980) ou de Constantine (1986), en octobre 1988 la révolte a été générale. Depuis l'indépendance, l'Algérie n'a pas connu une protestation à l'échelle nationale. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle a marqué l'histoire contemporaine du pays post-indépendance. Suite à la pression de la rue, le pouvoir était obligé de lâcher du lest. Plusieurs réformes ont été mises en oeuvre. Du pluralisme politique à l'ouverture du champ médiatique, en passant par l'acceptation de l'économie de marché, l'Algérie du développement allait indubitablement être lancée. D'ailleurs, ces avancées sont considérées jusqu'à nos jours comme des acquis sur lesquels il ne faudrait pas transiger. Toutefois, ces acquis ne sont pas perçus de la même manière. Pour le pouvoir, chaque retour sur une de ces avancées est une victoire qu'il engrange.



3) Ce qui reste du 5 octobre



Après décembre 1991, le rêve de toute compétition électorale saine a disparu. L'état de siège d'un côté et les actions terroristes de l'autre ont réduit l'activité politique au strict minimum. En un mot, on pourrait même dire que la parenthèse démocratique, ouverte en 1989, a été définitivement fermée en janvier 1992. Par ailleurs, ces dernières années, la crise politique est amortie par l'aisance financière du pays. Or, c'est dans cette situation alambiquée que le pays a besoin de plus de transparence, de course électorale se basant sur la compétition sans entrave et d'une ouverture politique menant vers la création de contre-pouvoirs.

Néanmoins, ce qui reste du 5 octobre 1988, ce sont les blessures abyssales qui, bien que remontant à vingt ans, ne sont pas encore effacées. D'ailleurs, malgré une nette avancée sur le plan économique, force est de constater que des millions de nos compatriotes vivent encore dans le dénuement total. Car cette richesse n'est pas synonyme d'un développement qui mettrait le pays à l'abri des aléas de la vie, mais liée uniquement à la flambée des cours du pétrole. En effet, comme en 1988, l'Algérie de nos jours dépend à plus de 90% des revenus des hydrocarbures.

Malgré ces difficultés, la coalition présidentielle, emmenée par Ahmed Ouyahia, ne songe qu'à réviser la constitution pour permettre au président Bouteflika de briguer un troisième mandat. L'annonce sera probablement faite en octobre. Si cette supposition se concrétisait, le mois d'octobre aurait accouché d'une souris.

Pour conclure, les événements d'octobre n'étaient pas une occasion de se saisir d'un pouvoir vacant, mais une situation où le pouvoir n'avait aucune solution à proposer pour soulager le citoyen. Toutefois, grâce à la mobilisation des citoyens, le pouvoir a accepté, par stratégie, quelques réformes pour mieux s'installer et pouvoir les juguler dès que la situation retournerait en sa faveur. En tout cas, il est temps que le peuple soit associé à la gestion du pays. L'instauration des contre-pouvoirs permettrait de rendre possible la confiance, actuellement peu ressentie, entre le pouvoir et le peuple. La prochaine révision constitutionnelle offrirait-elle cette éventualité ? On le saura bientôt.
le quotidien


Né un 5 octobre

Publié le 06/10/2008 à 12:00 par hogra
Né un 5 octobre


C’est peut-être un jour comme les autres, mais ce n’est pas une nuit ordinaire. C’est un jour de deuil selon les uns, de fête selon les autres, une simple journée portes ouvertes sur les commissariats pour les minimiseurs d’histoires, une journée semblable à celle de l’indépendance pour les maximiseurs. C’est en tout cas un jour de fierté pour ceux qui revendiquent aujourd’hui encore plus d’ouverture, de libertés, de respect et de justice et un jour de honte pour ceux qui ont torturé des enfants en les obligeant à ramper nus sur des tessons de bouteille, avec la carte du FLN dans une main.

Au-delà des discours récurrents sur cette page importante de l’histoire, il y a de la part des gouvernants, y compris de celle du président de la République, une manie, une régularité mécanique, une trop grande constance pour être honnête et une insistance suspecte à qualifier les événements d’Octobre de grosse manipulation et de crise d’adolescence qui a dérapé, qu’il faut relativiser et remettre à sa place, celle d’un non-événement qui ressemble à une colère de stade ou à une grosse faim extériorisée. Octobre n’est peut-être pas aussi spontané, mais a accouché des rares acquis démocratiques que M. Bouteflika, M. Ouyahia ou M. Zerhouni n’ont pas donné et ne donneront jamais.

Et l’on peut comprendre la motivation de tous les gouvernants qui préfèrent fêter la journée de l’arbre ou du patrimoine plutôt que celle d’Octobre, synonyme du jour où ils ont failli partir. Dernièrement, M. Ouyahia a encore qualifié le 5 Octobre 1988 de « complot ». En homme d’Etat, il devrait nous dire qui était partie prenante de ce complot, donner les noms des responsables et surtout expliquer pourquoi la mort de 500 personnes est restée impunie. Nous lui expliquerions alors à notre tour que si un complot peut générer plus de libertés, on ne peut que souhaiter de nouveaux complots.


Par Chawki Amari

Octobre 88 : l’explosion

Publié le 06/10/2008 à 12:00 par hogra
Octobre 88 : l’explosion

par Belkacem Ahcène-Djaballah *
«La foule d’action, foule d’amour ou foule de haine»
H. Delacroix

Sans dresser une liste exhaustive des heurs et malheurs de la vie politique interne du pays juste avant le 5 Octobre, liste que le journaliste Abed Charef a su répertorier avec détails dans son ouvrage, on peut se limiter au déroulement de faits majeurs, c’est-à-dire ceux qui, par leurs retombées ou leurs retentissements, ont participé à la création d’un climat propice à toutes les explosions.

Il y a, d’abord, des grèves : A la Société Nationale de Véhicules Industriels de Rouiba, à quelques dizaines de kilomètres de la Capitale, qui employait 12.000 personnes. La grève a duré plus d’une semaine, du 24 Septembre au 1er Octobre. Après quelques jours de paralysie, les travailleurs décident de ne plus rester sur le site du complexe, mais de «marcher» sur Alger. C’est, alors, l’affrontement avec les forces de l’ordre chargées d’empêcher l’entrée à la Capitale. Presque au même moment, les 5.000 travailleurs du Complexe Vannes et Pompes de Berrouaghia se mettaient aussi en grève, obligeant le Secrétaire Général de l’Union Générale des Travailleurs Algériens (Ugta) à aller sur place discuter des problèmes soulevés.

L’autre grève importante est déclenchée le 30 Septembre. C’est celle des postes et télécommunications algéroises qui, commencée au Centre de tri d’Alger-gare, s’est étendue assez vite aux principaux centraux et bureaux de poste. Le travail reprendra en partie le 2 Octobre... pour s’arrêter... à Oran, le même jour. Bien sûr, ce sont là les arrêts de travail les plus importants qui ont, en quelque sorte, constitué le point culminant d’un mouvement ininterrompu qui a occupé tout l’été : grève des pilotes d’Air Algérie en Mai, de l’Eniem de Tizi-Ouzou, etc...

Toutes ces grèves ont des raisons avouées, liées à la famille des conflits socio-professionnels internes comme l’inapplication de certains termes du Statut général du travailleur : Retard dans l’élaboration des statuts internes, octroi des primes, demandes de rappels_ depuis 1985, re-cotation des postes de travail et augmentation des salaires, changement de responsables, attribution de logements, etc... revendications qui ne peuvent être comprises, bien sûr, que situées dans un contexte économique et social se détériorant à une allure vertigineuse, avec un coût de la vie croissant plus vite qu’un pouvoir d’achat qui stagne ou baisse, pour les revenus bas et moyens.

Il y a, ensuite, des «scandales» : Souvent totalement vrais, parfois basés sur des faits certes réels, mais très déformés par la rumeur :

- Celui de la distribution des terres agricoles, dont certaines parmi les meilleures, au profit de hauts responsables politiques ou proches du pouvoir, de fonctionnaires et, dit-on, de prête-noms. Et ce, suite à l’opération de réformes du secteur de l’agriculture: Domaines socialistes transformés en exploitations agricoles collectives (Eac), entre autres. Parmi le «gros lot» distribué, il y avait des parties parmi les plus succulentes du domaine Bouchaoui (ex-domaine Borgeaud, à 30 kilomètres d’Alger). Le «détournement» supposé n’a jamais officiellement été démenti, même lorsque la question a été posée par les députés à Kasdi Merbah, devenu premier Chef de gouvernement de la «3ème République»... et, encore moins, lorsque le Gouvernement Hamrouche a fait publier, dans la presse, la liste, visiblement bien «arrangée», des attributaires illégaux, en Novembre 1990.

- Celui de la Banque Extérieure d’Algérie, dans lequel le nom d’un des enfants du Président Chadli Bendjedid, Tewfik, a été évoqué par le fait qu’il aurait été «utilisé» par des escrocs et des commerçants très gourmands (et, eux-mêmes, manipulés ?). Ces derniers, se servant de cette amitié, ou «couverture» de valeur, et de sociétés fictives, ont réussi à obtenir des prêts (des dizaines de millions de dinars) qui ont servi beaucoup plus à l’achat de villas, de voitures de luxe et de fonds de commerce qu’à des investissements productifs.

- Il y a, aussi, une action que l’on peut classer dans la rubrique des scandales... comme toute action programmée ou projetée par un groupe restreint au profit d’une couche limitée de la population et ce, sans respect des principes politiques et culturels élémentaires et de l’intérêt général. Ici, il s’agit des menées francophiles (qu’il faut différencier de la francophonie) pour maintenir, à Alger, l’accès d’enfants algériens au Lycée Descartes de la Capitale, lycée dépendant de la «mission culturelle française en Algérie». Et ce, malgré la décision, déjà prise, d’interdire l’accès des enfants algériens aux établissements français et la création d’un lycée international où pourront être inscrits les enfants nécessitant une prise en charge particulière, les lycées français devant être réservés aux seuls enfants de nationalité française.

Il y avait, déjà, une polémique sur l’existence et l’influence du «Parti de la France» (Hizb França), liée aux difficultés réelles (ou, surtout, supposées) rencontrées par la langue arabe dans son utilisation et son expression, mais cela restait, malgré tout, une polémique algéro-algérienne. Le «scandale» a jailli avec l’occupation de l’Office Universitaire Français d’Algérie, à la rentrée scolaire 1988/1989, par les mères françaises d’enfants de pères algériens, et qui demandaient au nom de la bi-nationalité (reconnue par la législation française) que leurs enfants soient scolarisés dans les écoles françaises. Ce fut, alors, le rebondissement de la polémique culturelle et le fait, bien «repris» par la presse nationale, surtout de langue arabe, eut alors un certain retentissement auprès des citoyens, surtout ceux dont les enfants avaient des préoccupations bien plus graves comme l’emploi et le logement. Tout ceci obligea le Président de la République à intervenir et à trancher vigoureusement contre les écoles étrangères et contre la bi-nationalité (non reconnue par la législation algérienne).

Il y a, enfin, mille et une rumeurs : Parfois princesses, souvent reines de la communication nationale, sur le terrain, depuis presque l’indépendance, c’est-à-dire depuis que la politique s’est totalement saisie des circuits de l’information nationale juste avant le 19 Juin 1965, à la fin du règne de Ben Bella (le «final» de la mainmise devant se réaliser pleinement avec un projet de fusion Alger-Républicain / Ech Chaâb).

Concernant l’explosion d’Octobre, ce qui est absolument certain, c’est qu’il y avait un appel de grève générale pour le 5 Octobre. Qui l’a lancé, qui a participé à sa propagation à travers le pays, là est encore tout le mystère, mystère que chacun, jusqu’à ce jour, s’acharne à vouloir déchiffrer, les uns pour démontrer que l’émeute était organisée et non spontanée et n’a donc aucune racine solide et, surtout, que les changements qui ont suivi n’avaient aucune raison d’être, les autres, pour découvrir ceux qui ont «fabriqué, au sein même des cercles proches du pouvoir», l’événement et ses suites.

Ainsi, pour Mohamed-Chérif Messadia, lors d’une interview publiée par El Massa (28/29 Juillet 1991), tout a été «fabriqué» à partir de 1986 par les forces extérieures hostiles à la volonté d’existence de l’Algérie... Avec la complicité, bien sûr, de services des renseignements et de ceux qui voulaient la libéralisation de l’économie. Saâd Bouokba, d’El Massa (6 Octobre 1991) abonde dans le même sens du complot : «Le 5 Octobre n’a pas été une exigence populaire et idéologique, mais une exigence de pouvoir pour casser la stagnation politique et idéologique qui présidait à la préparation du 6ème Congrès», et révèle (?) qu’un rapport sur ce qui se préparait a été remis au Chef de l’Etat en Avril 1990. Tous les recoupements et toutes les analyses poussent à croire qu’effectivement, l’événement a été préparé, «quelque part» - mais certainement pas par la «Cia» comme veulent le faire croire, de manière farfelue, certaines nouvelles «têtes» politiques, comme le président du Rna, qui a accusé tous les responsables de l’époque, lors d’une conférence de presse tenue le 15 Septembre 1991... allant jusqu’à nommer Abdelhamid Brahimi et Taleb Ibrahimi - par la création des conditions favorables à une explosion, mais rien n’indique qu’une heure H avait été fixée de façon précise, ce qui laisse croire, au cas où l’hypothèse de la fabrication de l’événement est retenue, que le facteur de la spontanéité a joué tout de même un grand rôle, allant au-delà des espérances... des factions qui s’affrontaient dans les coulisses: Chadli Bendjedid contre Messadia, ou le gouvernement contre le Fln si l’on s’en tient à la thèse de Rachid Boudjedra (El Watan, 2 Avril 1992), ou la bourgeoisie bureaucratique contre la bourgeoisie libérale (Abderrahmane Mahmoudi).

En effet, les dates de «grève générale» ou de «soulèvement généralisé» ont été multiples, tout particulièrement à partir de la mi-Septembre. Le 19 Septembre, dans la matinée, c’est-à-dire juste avant la diffusion du fameux discours, significatif du «ras-le-bol» selon certains, ou du «feu vert pour la guerre civile» pour d’autres, prononcé par le Président Chadli Bendjedid, après une absence de la scène qui a duré près de deux mois, devant les membres du Bureau Politique du Fln, du gouvernement et des bureaux de coordination des wilayate, un journaliste rapportait, de ( la ville natale d’un membre influent de la grande nomemklatura, grand manipulateur» devant l’Eternel), une folle rumeur (dans les cafés entre autres) sur des manifestations populaires dans les jours qui suivent (c’est-à-dire entre le 20 et le 25).

Cette information valut, paraît-il, à son auteur, bien des tracasseries et ce, plusieurs jours de suite. Pourquoi ? On se le demande encore. Ce journaliste aurait été même «interdit de se déplacer» hors de sa wilaya sans autorisation préalable. Il était évident que le jour J approchait à grand pas et devait, très certainement, se dérouler bien avant le 6ème Congrès du Fln qui entrait alors dans sa phase ultime de la préparation... et, aussi, dans l’étape des négociations finales pour la redistribution des postes et du pouvoir. Bien d’autres incidents, d’apparence mineure, éclatèrent ça et là, durant les premiers jours d’Octobre, que ce soit dans le monde du travail ou ailleurs.

Ainsi, le 4 Octobre, des lycéens, en grève, allaient, durant trois heures, occuper les rues de Aïn El Hammam, saccageant et brûlant le siège et la résidence de la daïra, ainsi que quatre véhicules officiels. C’est le même scénario à Larbaâ Nath Iraten où des vitres de plusieurs édifices publics étaient brisés. Voulait-on que tout parte de la Kabylie dont on savait, chez les jeunes, le sentiment frondeur !

A Alger, d’où partirent les premières manifestations ? Ce qui est certain, c’est que tout débute dans la soirée du 4 au 5 Octobre. A Bachdjarah ? A Bab El Oued ? ou, à Oued Koriche, avec une histoire de longue coupure d’eau ? Ici, on parle d’enfants qui brûlent des pneus, sur la chaussée, d’une voiture de police qui intervient et qui se voit renversée et brûlée... Une nuit certes assez heurtée mais pas très chaude. Elle est, cependant, mise à profit pour préparer la journée qui suit... par les jeunes certainement, par les moins jeunes peut-être, par la police, pas du tout, et on le verra bien.

En effet, le matin du Mercredi 5 Octobre, il y eut, à partir de 10 heures, une manifestation de lycéens (et d’écoliers) en grève («racolés» écrit le Monde). Elle se déroule dans une atmosphère bon enfant, sous les yeux compréhensifs des quelques policiers perdus dans la tempête. Dans son ouvrage édité en 1992, Kamel Bouchama, (Le Fln, instrument et alibi du pouvoir) précise que «les policiers» qu’on disait désarmés la veille, se sont éparpillés à travers les grandes artères de la Capitale pour demander aux commerçants de «baisser le rideau»... «J’en suis témoin», ajoute-t-il.

Toutes les informations recueillies attestent que les incidents les plus graves sont dus, non aux lycéens eux-mêmes, mais à des groupes de jeunes, spontanément formés et (ou) brusquement apparus, surtout à partir des quartiers populeux et ce, à la suite ou parallèlement au cortège des lycéens. Ce n’est plus le «chahut de gamins», mais plutôt l’émeute généralisée. Vers midi, la rue Didouche Mourad, chargée de symboles par le nom qu’elle porte... et de réussites commerciales, est quasi-totalement saccagée. Le bureau d’information du Front Polisario est détruit : Hasard ou geste symbolique d’une foule en colère qui a pris pour cibles tout ce qui est représentatif de l’Etat et de ceux qui ont le mieux profité de ses largesses. La suite est connue, et cela durera jusqu’au 10 Octobre. Alger se trouve occupée, peu à peu, par les émeutiers pour lesquels - malgré l’état de siège proclamé et la forte présence de l’Armée - tout est alors permis, puisqu’on signale l’apparition de nombreuses bandes de racketters. La plupart des autres grandes villes vont suivre à un rythme fou...: Jijel, Blida, Médéa, Saîda, Ain-Témouchent, Tlemcen, Mostaganem, Annaba, Oran, Ain-Defla, Béjaia, M’Sila, Mascara, Sétif, El Eulma, Remchi, etc...

Avec, parfois, des morts. Seul, le Sud du pays, mis à part Laghouat, et la Grande Kabylie, échappent au maelström. A ce niveau, la mauvaise information nationale, pour ne pas dire inexistante, comblée par la liberté de manoeuvre et d’expression des radios et des télévisions étrangères (françaises surtout) a, en quelque sorte, «donné des ailes» à tous ceux qui ne voulaient pas rester en-deça de la locomotive algéroise, chacun voulant alors démontrer, ne serait-ce que par un simple jet de pierres, son opposition, sa colère ou son courage.

Tout cela, sans exclure toutes les possibilités de manipulation et de provocation par des individus «venus d’ailleurs». Ainsi, à Mostaganem, d’un véhicule de type Mercedès, de couleur noire, (avec immatriculation changeante, selon les barrages de police rencontrés: Alger, Oran puis Laghouat), on aurait tiré sur des éléments des forces de l’ordre, dans la nuit du Samedi 8 Octobre.

Une constante est à relever presque partout : tout ce qui représente l’Etat est attaqué. Chaque véhicule ayant une plaque d’immatriculation sur fond rouge (c’est-à-dire appartenant soit à l’Administration, soit aux entreprises publiques, soit au Parti du Fln) est condamné... parfois avec les individus s’y trouvant. On notera, aussi, une certaine gradation, au fil des heures et des jours, dans les objectifs visés ou recherchés, gradation gagnant en ambition, au fur et à mesure que l’on s’apercevait que le pouvoir est réellement dans la rue, et que l’autorité n’existe plus et se terre. Ainsi, des établissements commerciaux, on passe rapidement aux établissements administratifs et encore plus rapidement aux établissements représentatifs du pouvoir (Parti) et de l’Autorité (commissariats de police). Ici, certains prétendent que les jeunes de Bachdjarah et de Bab El Oued n’ont fait que bien rendre la monnaie des pièces à ceux qui, auparavant, les auraient fait bien souffrir.

L’exemple parfait de l’exploitation «à fond la caisse» du mouvement est, à notre sens, symbolisé par tout ce qui s’est passé le 10 Octobre, conclusion sanglante et jugée, par tous, inutile, d’une révolte au départ certainement spontanée: «La manifestation des milliers de jeunes adolescents (...) a dégénéré au niveau du Dgsn (Département Général de la Sûreté Nationale) où l’armée et les Cns ont tiré sur la foule, tuant et blessant plusieurs personnes.

Selon les habitants des immeubles mitoyens et des personnes qui ont participé à la marche, des voyous ont provoqué le service d’ordre sachant que c’était le dernier barrage qu’ils allaient passer. Cette provocation a pour but, toujours selon certains manifestants, d’attiser la colère de gens et de provoquer des réactions en vue de faire durer, le plus longtemps possible, les émeutes. Plusieurs blessés ont, en outre, pu joindre les ruelles de la Casbah où certains d’entre-eux se sont effondrés après avoir perdu beaucoup de sang. Les coups de feu n’ont éclaté qu’après le passage d’une bonne partie des manifestants. Ces derniers n’étaient pas tous des intégristes. Beaucoup d’entre-eux étaient des jeunes chômeurs et autres, connus, qui habitent le quartier de Bab-el-Oued». C’est là, le contenu d’une dépêche de l’agence Aps, diffusée juste après le drame. A ce moment-là, on savait déjà qu’il y avait des morts: Des balcons surplombant le boulevard Che Guevara, lieu de passage de la manifestation, juste avant l’arrivée à Bab-el-Oued, on a vu plusieurs camions chargés de corps se diriger vers l’hôpital.

A ce moment-là, on ne savait pas, aussi, qu’un des meilleurs jeunes journalistes de l’Agence, Sid-Ali Benmechiche, 33 ans, fils de chahid, rédacteur en chef spécialisé du «reportage» (devenu célèbre, après sa couverture sensationnelle de l’affaire du Boeing koweitien détourné sur Alger par des pirates de l’air) qui couvrait la manifestation, avait été atteint d’une balle dite perdue et décédait. On ne le saura que bien assez tard dans la soirée.

A ce moment-là, on ne savait pas qu’il y avait entre 30 et 35 morts (selon Abed Charef, In Octobre).

Provocation ? Le terme est souvent revenu, non pas seulement pour ce qui concerne la journée du 10 Octobre, mais aussi pour tout ce qui a précédé.

Pour le lundi 10 Octobre, elle est quasi-certaine. Et ce, à plusieurs niveaux :

- Tout d’abord, l’organisation elle-même de la marche par les «intégristes» religieux (du moins la tendance la plus radicale), qui, avant l’intervention télévisée prévue du Président de la République, annoncée le 9, voulaient récupérer un mouvement auquel ils ont participé peu ou prou, à un moment donné ou à un autre, mais qui, surtout, voulaient prouver leur «présence», non encore bien assurée. On note, ici, que les encadreurs de la marche étaient, visiblement, tous des «intégristes»... alors que leur nombre au sein de la foule était limité.

- Ensuite, tous les témoignages se recoupent sur un point : au dernier barrage (la marche avait démarré de Belcourt vers 14 heures et regroupait 10.000 à 15.000 personnes), un groupe a menacé les forces de l’ordre (des gendarmes) en position à l’entrée de Bab-el-Oued. Abed Charef rapporte que «contrairement aux dispositifs mis en place aux carrefours précédents qui contrôlaient mais ne bloquaient pas la marche, celui déployé devant le Dgsn bloque carrément le passage». D’autres témoins directs rapportent, qu’au contraire, le «barrage» protégeait le bâtiment de la police et ne coupait pas la route... Et, à ce moment-là, quelqu’un, de la foule, aurait tiré... La débandade qui a suivi a entraîné la foule vers un groupe des forces de l’ordre en position devant le Dgsn... ce qui a entraîné une panique de tous les côtés. Bilan officiel : 13 morts et 48 blessés.

A suivre

* Ancien DG de l’APS ( Octobre 1985-Mai 1990), Journaliste
*Cet article est , en fait, un extrait de l’ouvrage de l’auteur, édité en 2005, à Dar El Gharb (Oran) sous le titre Chroniques d’une démocratie «mal-traitée » (Octobre 1988- Décembre 1992)... ouvrage qui n’a pas connu, en dehors d’Oran, une large
le quotidien d'oran 06.10.2008

Octobre 88

Publié le 05/10/2008 à 12:00 par hogra
« Octobre 88 était la convergence entre un ras-le-bol généralisé et de profondes divergences au plus haut niveau de l’État »

Daho Djerbal est un éminent universitaire bien connu pour ses travaux « d’historien du temps présent », comme il aime à se définir. Il est aussi le directeur de NAQD, la prestigieuse revue de critique sociale n Il a bien voulu se prêter à nos questions pour tenter d’expliquer le « Moment Octobre 88 », sa genèse, ses ressorts et ses effets sur la marche de l’histoire de l’Algérie contemporaine au cours des vingt dernières années.


Nous commémorons cette année le vingtième anniversaire des événements d’Octobre 88. Quelle genèse pourriez-vous esquisser du 5 Octobre ? Vingt ans après ces événements fondateurs, y voit-on plus clair ou bien sont-ce les mêmes zones d’ombre qui persistent ?

Effectivement, on peut se poser cette question en se demandant : l’expérience historique d’une société qui a traversé une crise majeure comme celle-ci a-t-elle été retenue ? Les leçons ont-elles été tirées ? Je peux dire de prime abord que non. Aucune leçon n’a été tirée, ni par les uns, ni par les autres. Quand je me réfère à un document que les universitaires ont élaboré à l’époque dans le cadre d’une coordination interuniversitaire pour la démocratie, on peut se demander si les causes d’Octobre 88 ne sont pas encore réunies aujourd’hui. Ce document soulignait que parmi ces causes on peut citer : les inégalités sociales criardes, le confort indécent et le luxe d’une classe liée au régime, la dégradation des conditions sociales de la majorité du peuple algérien, la baisse du pouvoir d’achat, l’envol des prix des produits de première nécessité et la stagnation des salaires qui restaient pour la majorité insignifiants, la pénurie des produits de base, les problèmes de la vie quotidienne (logement, eau, transport), la faillite du système éducatif qui jette chaque année des milliers de jeunes à la rue, une politique de compression du personnel et de non-création d’emplois qui se traduit par un chômage endémique et laisse notre jeunesse sans perspective, l’abolition d’acquis tels que la médecine gratuite, la sécurité sociale et le soutien des prix. Sur un autre plan, Octobre traduisait un désir profond de changement du système politique, et une crise de confiance entre le peuple et l’Etat, représenté à l’époque par le parti FLN, les autorités locales et les organisations de masse. On peut déduire de tout cela que le diagnostic qui a été fait des causes d’octobre 88 reste d’actualité dans la mesure où les caractéristiques du malaise social, de la crise politique et de la crise de la pensée dominante restent présentes aujourd’hui comme si de rien n’était, comme si l’Algérie n’avait pas connu Octobre 88, n’avait pas connu la crise institutionnelle qui a suivi Octobre 88, et n’avait pas connu la tragédie des années 1990.

Vous abordez les causes, j’allais dire structurelles, qui ont préparé le terrain à Octobre 88. Pour l’historien que vous êtes, en termes d’intelligibilité d’un événement de cette ampleur, privilégiez-vous plutôt la thèse de la révolte spontanée, ce qu’on a appelé « chahut de gamins » (selon la formule malheureuse de Ali Amar), ou bien la thèse « manipulationniste » qui voit dans Octobre un événement provoqué, alléguant du fait que ces conditions sociales ont eu un détonateur politique au sein du pouvoir comme certains inclinent à le penser ?

Si l’on prend en compte l’ensemble de la documentation qui est à notre disposition aujourd’hui, on peut considérer que l’événement Octobre 88 est un événement complexe où interfèrent à la fois une crise globale du système institutionnel et une crise du régime politique, du système du parti unique et une crise économique majeure. On s’est ainsi retrouvés à la fin de l’année 88 dans une situation de banqueroute financière et de banqueroute institutionnelle qui s’ajoutait à la crise sociale et économique. Celle-ci est due au fait que, durant toutes les années 1980, le Plan d’ajustement structurel a été mené tambour battant, avec pour conséquence des centaines de milliers d’emplois supprimés. Ainsi, nous étions dans une situation où se conjuguaient à la fois les effets des mesures draconiennes de désétatisation et de dénationalisation sur le plan économique et social, et ceux de la crise de la représentation et de la représentativité des appareils de l’Etat, et la crise de l’appareil politique de l’Etat représenté par le parti unique. On peut donc dire qu’Octobre 88 n’est pas un mouvement spontané mais la convergence d’un ras-le-bol généralisé des mouvements sociaux, des syndicats et des mouvements politiques qui n’arrivaient plus à trouver les moyens de négocier un nouveau contrat, de nouvelles dispositions de gestion des affaires publiques et de perspectives de sortie de crise. En même temps, il y avait de profondes divergences au plus haut niveau de l’Etat à propos des options de sortie de crise.

L’un des enjeux majeurs, c’était le libéralisme ? Un changement de cap économique ?

La négociation portait sur trois options, trois directions possibles. La première direction était représentée par le coordinateur du parti de l’époque Mohamed-Chérif Messadia et d’autres de ses soutiens au niveau gouvernemental comme dans la sphère militaire qui prônaient le conservatisme absolu, c’est à dire laisser le FLN, comme parti unique, continuer de fonctionner avec un secteur d’Etat même moribond, avec un refus de la libéralisation et de toute ouverture de type démocratique. Un deuxième groupe considérait qu’il était maintenant temps d’apporter quelques réformes. Ces réformes se présentaient à l’époque comme la possibilité d’une ouverture à l’intérieur du FLN avec la création de tribunes ou de courants au sein du parti. Elles envisageaient, par ailleurs, l’autorisation pour un certain nombre de partis de s’organiser et de s’exprimer, mais qui resteraient évidemment des partis périphériques ne remettant pas en cause le leadership du FLN. Une troisième tendance était une tendance libérale et même néolibérale qui pensait à une remise en question du régime, une remise en question du parti unique, une remise en question des formes de représentation parlementaire, avec une libéralisation absolue, principalement de l’économie, avec des investissements à la fois nationaux et internationaux qui remettraient en question le monopole de l’Etat. Les divergences entre ces groupes au plus haut niveau des sphères décisionnelles commençaient à devenir cruciales à partir du printemps 88. Il me semble – c’est une hypothèse – que le consensus n’a pas été atteint, et donc ces groupes sont entrés en conflit en instrumentalisant et en manipulant les forces sociales et les forces politiques émergentes. Nous sommes ainsi arrivés en octobre 88 comme avec un scénario déjà mis en forme.

L’un dans l’autre, peut-on dire qu’Octobre était une violence nécessaire ou, pour emprunter une formule à Mohamed Arkoun, un événement « historiquement programmé » ?

On ne peut pas dire en histoire que les violences sont nécessaires. On peut juste constater les faits. Ce qui est certain, et c’est là un autre élément qui conforterait la thèse de la manipulation et de l’instrumentalisation d’un mouvement de ras-le-bol général de contestation du régime, c’est que tout au long des manifestations d’Octobre il y a eu ce qu’on avait appelé les francs-tireurs. On se demande aujourd’hui encore qui étaient ces personnes qui circulaient dans des véhicules banalisés et qui tiraient sur les foules et sur les forces de sécurité sans que personne ne les poursuive. En tout état de cause, la conjugaison de ces deux mouvements qui étaient à l’œuvre est importante à souligner, entre l’effet d’une crise généralisée et celui d’un règlement de comptes au sein des sphères dirigeantes. Pour répondre maintenant à votre question, il faut noter qu’en histoire l’évolution n’est jamais linéaire ni logique. L’histoire se fait par ruptures d’équilibre. On peut considérer qu’Octobre 88 a été l’indicateur d’une rupture d’équilibre et donc d’un changement nécessaire. Ce qui était nécessaire, c’est la volonté de changement. Les conditions de cet événement étaient réunies, mais personne ne pouvait décider à l’avance du moment où ce soulèvement devait avoir lieu.

C’est comme pour les séismes, on ne peut pas les prédire…

Absolument ! C’est tout à fait l’exemple qui convient en la circonstance. L’éclatement d’une insurrection généralisée était inéluctable, mais on ne pouvait pas décider sous quelle forme ni à quel moment cela allait se manifester. Personne ne pouvait le planifier. Le deuxième volet que je souhaiterais aborder avec vous M. Djerbal se rapporte aux conséquences d’Octobre 88 et ce qui a suivi ce soulèvement populaire. A ce propos, on peut distinguer, me semble-t-il, deux segments importants : l’après-Octobre immédiat qui va grosso modo de 1988 à 1992, et le chaos des années 1990. D’aucuns considèrent que la période 88-92 est « l’âge d’or » de l’expérience démocratique en Algérie. Qu’en pensez-vous ? C’était en réalité un exutoire, c’est-à-dire que toutes les forces contenues, qui s’étaient développées plus ou moins clandestinement, d’une manière plus ou moins tolérée, dans les années 1980, se sont révélées au grand jour. Je pense au mouvement des droits de l’homme et ses ligues qui ont existé depuis 81-82, je pense au PAGS, je pense au Mouvement culturel berbère (le MCB), et je pense aux mouvements islamistes fondamentalistes. Je pense aussi aux formes d’expression démocratique dans la presse et les médias. Il y avait des velléités, un potentiel d’expression libre qui ne passait pas par le canal du parti unique. Donc, tout cela, de 1988 à 1991 pour être plus précis, a trouvé un exutoire par la porte entr’ouverte par le régime en place. Ainsi, on va se retrouver en Octobre 88 comme dans une sorte de sortie à l’air libre, avec, à la clé, l’émergence de forces qui étaient déjà organisées, qui avaient déjà leur plate-forme. De ce point de vue-là, cela a été salutaire effectivement. On a eu l’impression à un moment donné que nous étions portés par une grande vague de liberté démocratique. Ce qu’on peut dire également, c’est que durant les premiers jours et les premières semaines d’Octobre 88, les forces de la police et de la sécurité militaire ont visé presque exclusivement les dirigeants du parti communiste, le PAGS, et les dirigeants syndicalistes. Ils ont non seulement arrêté mais torturé, maintenu en détention abusive, des centaines de gens à qui on a fait subir des sévices physiques et moraux comme si Octobre 88 avait été planifié et organisé par les communistes, les syndicalistes et les représentants des mouvements démocratiques.

Donc, il y avait d’un côté la brutalité de la réponse du régime, soit un haut moment de dictature, et puis, il y a eu cette espèce d’euphorie générale qui avait suivi, comme si les Algériens sortaient dans la cour d’une prison prendre l’air…

Oui, mais cela c’est la forme extérieure du phénomène. En réalité, c’est l’effet attendu de toute forme de répression dans la longue durée. Il arrive toujours un moment où les ruptures d’équilibre laissent apparaître une sorte de bulle d’oxygène où l’on assiste à une agitation généralisée, frénétique, dans tous les domaines de l’expression.

Pour vous, au fond, rien n’avait changé. Le régime campait sur sa rigidité…

Tout à fait ! Puisque nous sommes passés d’un état de siège qui a duré quelques semaines à un état d’urgence qui dure jusqu’à ce jour, et qui est devenu un mode de gouvernement permanent. On avait l’impression que quelque chose de nouveau était en train de s’installer, avec la loi sur la presse, le code de l’information de M. Hamrouche, etc. On avait l’impression qu’il y avait une nouvelle forme d’expression à la télévision, un changement de tonalité, et même l’usage de l’arabe dialectal dans certaines émissions. Tout cela laissait l’impression que quelque chose était en train de changer, mais dans le fond, dans le système éducatif, dans l’idéologie dominante du régime, les choses restaient les mêmes. C’était toujours les mêmes chapes de plomb qui s’imposaient à la société en lui laissant quelques pores par lesquelles elle pouvait respirer.

L’assassinat du président Boudiaf le 29 juin 1992 a marqué une rupture brutale de cet élan qui soulevait la société. Le sentiment général est que cette espèce de « deuxième république » si on peut l’appeler ainsi, née symboliquement de l’insurrection d’Octobre 88, qui était porteuse d’espoirs et de nouvelles promesses, a tout de suite été dévoyée dans la mesure où elle a enfanté un « monstre » nommé FIS qui, à son tour, a accouché de l’islamisme armé… Je dois dire, en ce qui me concerne, qu’il n’y a jamais eu de deuxième république…

Même avec le changement constitutionnel du 23 février 1989 et le fameux article 40 ?

Même avec le changement constitutionnel. Notez que ce n’est pas la première fois que l’on a « décrété » une nouvelle Constitution. Pour moi, le régime né du coup d’Etat du 19 juin 1965 est toujours en place. On peut dire que la deuxième république est plutôt celle née du coup d’Etat du 19 juin 1965. La Constitution de 89 n’a rien changé fondamentalement dans le champ politique et dans le champ de distribution des pouvoirs. C’est toujours la même source de pouvoir qui sévit, celle qui est venue avec les chars de l’ANP. Alors, qu’est-ce qui a changé en fait ? Il faut d’emblée souligner que l’érosion du système a continué. Et cela a eu pour conséquence d’affaiblir progressivement l’efficacité de l’appareil d’Etat comme régulateur central du pays. Avec l’affaiblissement des appareils d’Etat, on a vu subitement émerger de nouvelles oligarchies. On a vu se déplacer par pure translation et par conversion des maîtres du pouvoir qui occupaient des postes décisionnels importants dans le secteur militaire vers le secteur civil, vers le secteur des affaires. Pendant que nous, nous nous occupions de promouvoir les libres expressions démocratiques, pendant que nous nous occupions de sauver nos têtes du massacre, d’autres forces se mettaient en place et commençaient à s’emparer des leviers de décision. Notre attention a été détournée par le phénomène massif du terrorisme de ce qui se passait sur le plan infrastructurel, macroéconomique, et sur le plan politique. C’est cela, à mon avis, le véritable sens d’Octobre 88 qui a été le moment historique, dans la moyenne durée, où nous sommes passés d’une économie administrée à une économie néolibérale. On a vu progressivement le centre de gravité de l’économie algérienne et de la société algérienne passer de la sphère de la production à la sphère de l’échange. Donc, c’est le triomphe de l’économie marchande, néolibérale, sans régulation. Nous assistons à une dérégulation généralisée de l’économie à laquelle est venue s’ajouter une dérégulation généralisée des institutions politiques, parlementaires, des institutions administratives et des appareils de sécurité.

Lors de cette restructuration profonde de l’Etat et de la société, le FIS et l’activisme armé auquel il donna lieu ont-ils « gêné » un tant soit peu ce mouvement dirigé par le haut ?

A mon humble avis, encore une fois, je pense que le mouvement islamiste dans son ensemble et dans son expression armée n’ont été que la couverture sous laquelle se déployait la restructuration du système. Au bénéfice de la libéralisation du marché et de la démonopolisation du commerce extérieur, des groupes d’intérêts dont les liens avec le pouvoir central et la haute hiérarchie de l’armée ne sont pas à exclure se constituent en quasi monopoles dans des branches très lucratives (médicament, agro-alimentaire, électronique, activités de change, etc.), des fortunes colossales sont amassées. Nombre de parrains et de cadres ont quitté leur poste dans l’armée, l’administration, l’entreprise publique, pour rejoindre le secteur des affaires privées. De telles fortunes n’ont pu se constituer, à l’ombre des différents soulèvements de la masse flottante insurgée, que grâce à des déplacements et transferts massifs de capitaux publics. Les islamistes, ceux qui ont dirigé les maquis, ont eux aussi, du moins en partie, réintégré le système par le haut en s’emparant de segments entiers de l’économie marchande. On a vu à ce propos des reconversions rapides de gens qui étaient dans l’AIS ou dans les maquis et qui contrôlent aujourd’hui des branches entières de l’import-import et des réseaux de distribution des biens plus ou moins durables. On a vu d’autres gens qui étaient d’honorables marchands capitalistes milliardaires devenir chefs de listes lors d’élections législatives pour le compte de mouvements islamistes plus ou moins modérés.

D’un point de vue sociologique, pensez-vous que le 5 Octobre a, d’une certaine manière, fragilisé, voire détruit l’édifice politique, institutionnel, social et économique qui avait structuré la société algérienne sous l’autorité du FLN en tant que parti-Etat ? Ce n’est pas un peu à l’image de ce qu’a connu l’Irak après la destruction du parti Baâth qui avait profondément façonné la société irakienne si je devais me permettre une telle comparaison ?

Votre question est très importante et va être pour moi l’occasion d’exprimer clairement le fond de ma pensée. Je crois qu’en Octobre 88, la cible principale des sphères décisionnelles ayant présidé à ces événements, c’était le FLN. En brûlant l’institution FLN, les appareils et les édifices représentant le FLN, on a voulu aussi brûler ce que le FLN portait en lui comme charge symbolique et comme héritage historique. En brûlant le FLN, on laissait la porte grand ouverte à toutes les dénationalisations et toutes les désétatisations qui allaient venir. Et comme cela n’a pas réussi entre 1988 et 1991, on a fait appel à Boudiaf qui est l’un des pères fondateurs du FLN pour tuer l’enfant prodigue. Dans l’imaginaire collectif, c’est Sidna Ibrahim venu sauver son enfant. Sauf que là, c’est l’inverse qui s’est produit : on a ramené Boudiaf pour l’emmener au sacrifice. On a demandé au père fondateur de tuer l’enfant. C’est ça qu’il fallait absolument détruire pour pouvoir ouvrir la voie à un nouveau régime. Et cette tendance demeure. Elle est confortée au jour d’aujourd’hui par les gens mêmes qui sont à la tête du FLN, et qui ont voté unanimement pour la dénationalisation des hydrocarbures, et pour la désétatisation de l’économie nationale.

N’estimez-vous pas qu’il y a eu tout de même un changement de génération ? Que le personnel du FLN, les gens qui veillent sur le « temple » ont changé sociologiquement ?

Il y a un changement de génération mais aussi un changement qui a ouvert la porte à une poignée d’opportunistes. Ils ont changé sociologiquement mais n’ont pas changé idéologiquement. Et en changeant sociologiquement sans changer politiquement, ils sont entrés dans l’opportunisme puisqu’ils ont avalisé des politiques qui sont allées à l’encontre des idéaux du FLN historique tels qu’ils se sont exprimés durant la lutte de libération.

J’aimerais à présent esquisser avec vous un bilan de l’expérience démocratique en Algérie en méditant la place accordée au jour d’aujourd’hui à la société civile, à la classe politique, aux élites, à la presse, toutes choses qu’on présente généralement comme étant les « acquis d’Octobre ». Dans un précédent entretien, vous constatiez que l’Etat gère la société par l’émeute en soulignant l’absence de canaux pour négocier le changement…

Effectivement, je crois qu’il y a là aussi une conjugaison d’efforts pour tuer dans l’œuf toutes les formes d’expression démocratique de la société algérienne, qu’elle soit de droite, de gauche, islamiste modérée, islamiste fondamentaliste ou autre. Cette volonté de tuer dans l’œuf toute velléité d’organisation autonome de la société a été aggravée par le terrorisme qui a aussi tué physiquement tout ce qui pouvait été porteur d’idées, de courants de pensée, de position critique par rapport au gouvernement, l’Etat ou la société. D’ailleurs, il y a eu une période où les cibles des attentats « terroristes » étaient en fait des hommes-ressources et des femmes-ressources ou des leaders d’opinion. Ce faisant, on a voulu détruire toute possibilité de cristallisation de la société autour de pôles autonomes, qu’ils soient personnifiés ou non. Et ces attentats posent problème en ce sens qu’ils trahissent une sorte d’accord tacite entre les autorités gouvernementales, les forces contre-gouvernementales et chefs de l’opposition armée afin d’empêcher cette force-là d’apparaître comme une alternative aux forces antagoniques cherchant, chacune pour ce qui la concerne, à imposer son hégémonie sur la société.

Au début de cet entretien, vous établissiez un parallèle troublant entre les conditions sociales et économiques qui ont présidé au déclenchement d’octobre 88 et les conditions actuelles. Prévoyez-vous l’imminence d’un second 5 Octobre, plus exactement un 5 octobre plus « structuré » ?

Aujourd’hui, on a quand même l’expérience historique des années 1980-1990. Quel est le prix que nous sommes en train de payer ? Nous sommes en train de payer le prix de la destruction, de la désintégration du lien social. Nous mettre en relation avec d’autres gens, d’autres groupes, tisser des liens, n’est plus possible aujourd’hui, à la fois du fait des dispositifs juridiques répressifs et des mesures sécuritaires imposés à la société mais aussi du fait de la généralisation du rapport marchand. Le rapport entre les gens ne se fait plus sur la base des idées et des intérêts matériels antagonistes pour un contrat social librement et consciemment consenti mais selon un lien transactionnel marchand. Or, le rapport marchand est un rapport aliéné car la médiation du rapport marchand, c’est la marchandise sous sa forme argent. Le résultat, aujourd’hui, avec le rétrécissement de la base militante des appareils politiques gouvernementaux et non gouvernementaux, c’est le passage par les solidarités premières, par le retour à l’immédiateté. Donc, c’est l’expression spontanée, brute, du mécontentement qui prédomine, et une gestion par l’émeute. Le mode de régulation principal, c’est la violence et la répression. Nous sommes à mon sens devant des manifestations de fin de régime. Tout ce que nous sommes en train de vivre aujourd’hui reflète les derniers instants du régime, mais des instants qui peuvent durer.

Comme à la veille du 5 Octobre 88 ?

Je ne sais pas. L’histoire ne se répète pas, les conditions ne sont jamais les mêmes. Toujours est-il que nous sommes en présence d’une demande sociale de plus en plus importante, qui bute sur une absence structurelle et permanente de réponse de la part du système en place. De ce fait, il y a des surfaces de frottement qui se multiplient. Il y a une surchauffe généralisée et ce dans tous les domaines : économique, financier, social, intellectuel, politique. Ce qui me préoccupe aujourd’hui, c’est que nous risquons d’aller vers une désintégration non seulement du système mais du pays tout entier. Et c’est cela le plus grave.

Pour conclure, à vous écouter M. Djerbal, nous avons le sentiment que d’Octobre il ne reste que le « mythe » ou la « mythologie »…

Mais c’est cela l’aspect commémoratif des événements : on s’intéresse à l’écume des choses, à la manifestation spectaculaire des événements et l’on oublie l’effet structure. On oublie que le nombre des milliardaires s’est multiplié par cent ou par mille entre 1988 et 2008. En vingt ans, de véritables puissances privées se sont installées en Algérie, contrôlant des segments entiers de l’économie nationale ainsi que des institutions, ayant une influence directe sur l’appareil législatif, sur les appareils administratifs, locaux et régionaux, sur l’appareil judiciaire, et contrôlant jusqu’à des appareils de gouvernement. Elles ont une influence directe sur les ministères de l’Intérieur, du Commerce, de l’Industrie, de l’Energie. Ces gens sont devenus de véritables potentats, de véritables détenteurs de pouvoirs non délégués, non représentatifs, non élus par la société. Un immense dispositif sans mandat et donc sans légitimité politique.

Oui, mais les idéaux, les valeurs d’Octobre, la soif de liberté, toutes ces représentations qui sont le véritable esprit d’Octobre, elles sont ancrées dans la société, vous n’êtes pas de cet avis ?

La soif de liberté n’est pas décrétée, elle existe dans toute société. Les luttes de libération, les luttes politiques, les luttes démocratiques sont l’expression de cette liberté, donc, cette revendication continuera d’exister. Partout où il y a étouffement de la libre expression, il y aura revendication de liberté.

Vous pensez qu’on a à tel point cassé la société que celle-ci n’est pas capable d’organiser sa propre libération de l’emprise du régime ?

La désintégration du lien social, la fragilisation des individus dans leur quotidien, dans leur imaginaire, la précarisation de leur condition produisent un malaise généralisé ; et ce malaise n’est pas porteur d’une réponse positive, alternative au système. Il ne peut être producteur que de l’individualisme, du pragmatisme et parfois même de l’opportunisme politique.

Dans quelques mois se déroulera une élection présidentielle. D’après vous, Octobre a-t-il quelque chance de s’inviter dans le débat à cette occasion ? Et à quand les jeunes au pouvoir ?

Je crois que là aussi c’est un leurre. Ce sont en réalité de fausses pistes dans lesquelles on veut nous engouffrer. L’élection présidentielle ne changera rien. Moi, je vous parlais structure, c’est ça qui est important. Ce n’est pas les petites cuisines et les petits aménagements qu’on fait à telle ou telle Constitution qui pourront changer les choses. Quant à la question des jeunes, les pauvres, on leur fait porter beaucoup plus qu’ils ne peuvent porter. Il faudrait déjà leur assurer le minimum vital, pas seulement matériel mais aussi moral, un minimum de reconnaissance sociale. Or, aujourd’hui, ces jeunes-là sont les plus exposés. Ils sont au cœur de la fracture sociale.

D’où pourrait venir le changement, en définitive ?

Plus la société va conquérir de libertés, plus elle aura la possibilité d’offrir une alternative au système : liberté d’expression, liberté d’organisation, de manifestation, liberté de culte, de conscience aussi, parce que ça aussi a été atteint ; toutes ces libertés sont le prix à payer pour sortir du marasme actuel.


Par Mustapha Benfodil

Le 5 Octobre est un règlement de compte politique

Publié le 05/10/2008 à 12:00 par hogra
Me Mokrane Aït Larbi. Avocat et militant des droits de l’homme : « Le 5 Octobre est un règlement de compte politique au détriment de plus de 500 morts »

L’avocat et militant des droits de l’homme, Me Mokrane Aït Larbi, livre dans cet entretien, et sans concession aucune, sa lecture des événements tragiques d’Octobre 1988 et leurs répercussions sur la vie politique du pays. Ces événements, tranche-t-il d’emblée, « n’était ni le début d’un sursaut démocratique ni une révolution ». Le 5 Octobre est, estime-t-il, « une affaire d’Alger et de différents clans du pouvoir ». L’interlocuteur, après analyse de la situation engendrée par ces événements, conclut que « la révolution orange algérienne n’est pas pour demain ».


- Le peuple algérien célébre aujourd’hui le 20e anniversaire des événements tragiques du 5 Octobre 1988. Dans quelles conditions va se présenter aujourd’hui cet anniversaire ?

En célébrant le 20e anniversaire des événements du 5 Octobre, chacun de nous doit avoir à l’esprit les dizaines de morts, les centaines de blessés et les milliers d’Algériens torturés par d’autres Algériens, dont le seul crime est d’avoir été poussés dans la rue par les clans du pouvoir. Ces événements, « provoqués » ou « spontanés », devaient marquer la fin d’un système et le début de la démocratie et du respect des libertés. 20 ans après ces événements tragiques, il faut être aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas constater que la démocratie n’est pas au rendez-vous. Les libertés publiques sont violées au quotidien, les institutions n’assument pas leur mission constitutionnelle, le Parlement est réduit à adopter les ordonnances du Président et les parlementaires à débattre de leurs indemnités, la justice dépend de plus en plus de l’Exécutif, quand au Conseil constitutionnel, il est réduit à un simple secrétariat permanent du président de la République. Le pays est de plus en plus riche, mais les Algériens sont de plus en plus pauvres. De jeunes Algériens se jettent à la mer tous les jours dans l’espoir d’atteindre la rive nord de la Méditerranée au détriment de leur vie ou de leur liberté. La vie politique est inexistante. Les activités des partis politiques se résument à soutenir le Président pour un troisième mandat ou à demander des observateurs internationaux pour surveiller des dizaines de milliers de bureaux de vote. Quant à la sécurité des citoyens, l’emploi, le logement, l’école, la santé, ce sont des sujets qui n’intéressent ni le pouvoir ni « l’opposition ». Les chefs de parti politique, toutes tendances confondues, au lieu d’initier un débat public sur les grandes questions, de demander la levée de l’état d’urgence, exiger le bilan de ces deux décennies, préfèrent se taire pour préserver leurs privilèges et leurs résidences dans les quartiers sécurisés. Voilà en quelques mots dans quelles conditions le peuple célébrera cet anniversaire, dans la douleur.

- Alors que certains considèrent le 5 Octobre comme le début du sursaut démocratique dans le pays, d’autres, à l’image du président Bouteflika, pensent que ces événements « ne représentaient pas une révolution démocratique » (déclaration faite en 2005). En tant que témoin, quelle est votre lecture de ces événements ?

Le 5 Octobre est une affaire d’Alger et des différents clans du pouvoir mis en place en 1962. Il n’est ni le début d’un sursaut démocratique ni une révolution, mais un règlement de compte politique au détriment de plus de 500 morts. Concernant la démocratie et les libertés publiques, on est exactement à la veille du 5 octobre, avec la crise multidimensionnelle en plus. Le pouvoir est toujours entre les mains des clans qui avaient provoqué le 5 Octobre. Les personnes passent, les clans et les intérêts restent.

- Les événements d’Octobre 88 se sont produits après une série d’événements ayant secoué plusieurs régions du pays, notamment la Kabylie (avril 80). Y a-t-il un lien entre tous ces événements et pourquoi, selon vous, la société algérienne a connu autant de bouillonnements durant les années 1980 ?

Les années 1980 étaient le théâtre des événements dans beaucoup de pays, notamment les pays à régime socialiste et l’Algérie faisait partie de ces régimes qui cherchaient une sortie de crise sans céder le pouvoir. Les animateurs du mouvement d’avril 80 avaient l’initiative et les revendications étaient claires. Quant aux événements du 5 Octobre, il n’y avait ni organisation, ni mot d’ordre politique, ni programme. Et il faut rappeler que la Kabylie n’a pas pris part à ces événements.

- Pourquoi il n’y a pas eu de réaction populaire avant le début des années 1980, malgré le fait que le système générateur de cette situation était toujours le même ?

Il y a plusieurs raisons à cela et on peut citer quelques-unes. La sécurité militaire contrôlait toute la société et tous les groupes politiques ou d’opinion, la « prévention » était de mise. On n’avait pas besoin de preuves pour faire taire les voix discordantes d’une manière ou d’une autre. Le pouvoir était relativement homogène autour du Président pour faire face à « l’ennemi extérieur » et surtout « l’ennemi intérieur ». Les enfants étaient scolarisés, le transport, la cantine et les fournitures scolaires assurés… Cela n’a pas empêché des mécontentements populaires « maîtrisés » à temps sans médiatisation.

- 20 ans après ces événements, les Algériens vivent dans une véritable désillusion. Si les événements ont ouvert la voie au multipartisme, le système reste toujours le même, ce qui met en échec toute tentative d’évolution dans le pays. Qu’en pensez-vous ?

Je dois ajouter à ce que j’ai dit en répondant à la première question que si le pouvoir cherche à maintenir les pratiques d’avant Octobre 88, que fait l’opposition pour les changer ? L’arbitraire s’installe, où sont les partisans de l’Etat de droit ? La corruption se généralise, où sont les personnes intègres pour la combattre ? L’islamisme enregistre des avancées dans l’Etat et la société, où sont les démocrates ? Certes, le Président légifère par ordonnances, alors pourquoi le Parlement les a toutes adoptées ? Les partisans du 3e mandat s’expriment au quotidien, les « démocrates républicains » se contentent de demander des observateurs internationaux, tout en inventant des rencontres virtuelles avec des responsables américains. Et à l’occasion, je lance un défi public à ces semeurs d’illusions de prouver avoir rencontré un seul responsable américain, du maire au secrétaire d’Etat, en passant par un gouverneur, en dehors bien entendu des responsables qu’on rencontre à l’ambassade des Etats-Unis.

- Pour certains observateurs, les réformes entreprises après ces événements ont été mal conçues, ce qui a donné naissance à toutes les dérives connues jusque-là, en particulier la montée de l’islamisme. Quelle est votre lecture ?

On ne peut pas parler des « réformes » en quelques mots, mais on peut dire que l’un des objectifs de ces réformes est de faire croire à l’opinion que l’Algérie est passée du totalitarisme à la démocratie. On a agréé le FIS pour étouffer la démocratie dans l’œuf. Les premières lois sur les partis politiques, les associations, les réunions et les manifestations publiques, etc étaient conformes aux principes démocratiques. Et en moins de 3 ans, le pouvoir a tout repris par des amendements d’exception et on est revenu dans tous les domaines de la vie publique au système d’autorisation. « Tout ce qui n’est pas autorisé est interdit » y compris les réunions pacifiques dans les salles.

- A qui a profité réellement le 5 Octobre ?

A ses architectes. Ce qui est certain, c’est que le système du parti unique, qui devait disparaître après la promulgation de la Constitution de 1989, est toujours là, malgré le changement de personnes et il a encore quelques « mandats » devant lui. Alors, comme dirait notre ami Hakim Laâlam : « Fumons du thé (ou ce qu’on veut) et restons éveillés, le cauchemar continue ».

- Ces événements se sont soldés par plus de 400 morts, des dizaines de blessés et beaucoup de citoyens torturés. Jusqu’à aujourd’hui, rien n’a été fait pour toutes ces victimes…

Effectivement, rien n’a été fait pour les victimes d’Octobre par le pouvoir ni par « la société civile ». Pourtant, on a indemnisé même les terroristes repentis. Aujourd’hui, personne ne pense à ces victimes. A chacun ses priorités. Le Parlement devait se pencher sur la question, mais les préoccupations des parlementaires sont ailleurs. Les partis politiques préfèrent les indemnités de leurs députés à celles des victimes d’Octobre.

- Le 5 Octobre est-il un mouvement spontané ou manipulation d’un clan du système ?

Le 5 Octobre était une « frappe préventive » contre la démocratie. Un clan du pouvoir a poussé des milliers de jeunes dans les rues d’Alger avec un seul objectif : s’attaquer aux institutions. Un autre clan a utilisé l’armée pour défendre ces mêmes institutions. « L’ouverture », qui a suivi ces événements, a été prise au sérieux par les Algériens qui avaient commencé à s’organiser, à s’exprimer et à revendiquer un régime démocratique. Le pouvoir, pour ne pas perdre le pouvoir, a procédé à d’autres frappes préventives, toujours contre la démocratie en agréant le FIS et en le poussant à participer aux législatives de décembre 1991, malgré la désobéissance civile de mai-juin de la même année et l’injonction express des chouyoukh au peuple algérien pour changer « ses habitudes alimentaires et vestimentaires » et en poussant, plus tard, le président Zeroual à démissionner, au moment où les institutions avaient commencé à fonctionner, notamment le Parlement où il y avait un début de débats contradictoires télévisés. Ajoutée à cela l’inexistence d’un parti d’opposition capable de provoquer de pareils événements.

- L’Algérie risque-t-elle de vivre un autre 5 Octobre ?

Je ne crois pas au mouvement spontané et je pense qu’au stade actuel, ni le pouvoir ni les forces politiques n’ont intérêt à provoquer ce genre d’événements au risque d’être dépassés par la rue et de perdre leurs « acquis ». Dans tous les cas, je suis partisan d’un changement pacifique par l’organisation de citoyennes et de citoyens qui rejettent le système actuel et qui ne croient pas aux partis politiques existants. « La révolution orange » n’est pas pour demain. Mais le changement passera incontestablement par le démantèlement pacifique du système, à commencer peut-être par une « grève » de candidature à la prochaine élection présidentielle.


Par Madjid Makedhi

Déclaration des journalistes

Publié le 05/10/2008 à 12:00 par hogra
Déclaration des journalistes


Nous journalistes algériens réunis à Alger le 10 octobre 1988 à 10 h :

1- informons l’opinion publique nationale et internationale que nous avons été et sommes toujours interdits d’informer objectivement des faits et événements qu’a connus le pays, notamment depuis l’explosion populaire du 5 octobre. Dénonçons l’utilisation tendancieuse faite en ces circonstances graves des médias nationaux, et ce au mépris de toute éthique professionnelle et du droit élémentaire du citoyen à l’information ;

2- rappelons avoir déclaré que les différents documents adoptés par notre mouvement (9 mai, PV, etc) que les atteintes de plus en plus graves aux conditions de vie et aux droits sociaux acquis des couches les plus larges du peuple algérien concourraient à créer les conditions d’une telle explosion populaire. Et ce, en l’absence de toute possibilité d’expression démocratique ;

3- condamnons de ce fait l’utilisation violente et meurtrière de la force armée et l’inconséquence avec laquelle l’ordre a tenté d’être rétabli ;

4- demandons la levée immédiate de l’état de siège afin de rétablir les citoyens dans leurs droits constitutionnels ,

5- exigeons la libération de l’ensemble des détenus d’opinion arrêtés de façon arbitraire à la faveur des troubles dans la tentative de trouver des boucs émissaires et la libération des citoyens arrêtés lors des manifestations ;

6- demandons l’établissement des libertés démocratiques dans leur totalité, seules garantes d’un large débat national dans lequel l’ensemble des masses populaires pourra s’exprimer autour de son avenir. Alger le 10 octobre 1988. Les journalistes de la wilaya d’Alger

Le lourd silence d’une presse publique sous contrôle de l’état

Publié le 05/10/2008 à 12:00 par hogra
Le lourd silence d’une presse publique sous contrôle de l’état

Les choses allaient très mal en Algérie. Mercredi 5 octobre 1988, Alger se réveille sur un cauchemar, la grogne s’amplifiait et les mouvements de contestations se multipliaient. Le pays traversait une grave crise et la presse aux « ordres » est restée sans voix, muette et insensible aux cris des laissés-pour-comptes.


Oui, les journaux sous contrôle de l’Etat et du FLN n’ont diffusé aucune information et aucun commentaire sur les violentes manifestations qui avaient gagné en quelques jours la presque totalité du pays. Les rares écrits, dans une langue de bois chère aux laudateurs du système, jetaient, selon le témoignage d’un grand nombre de journalistes, l’anathème sur les jeunes manifestants. Tous les médias ont tout simplement été paralysés. La censure est devenue totale, lorsque les signes annonciateurs de l’événement ont commencé à se manifester. On ne trouvera dans les quotidiens et hebdomadaires diffusés durant les deux semaines qu’auront duré les émeutes que les communiqués officiels rendus publics par « l’autorité militaire ». Certains journaux ont même fermé les salles de télex aux journalistes pour renforcer davantage la mainmise et le monopole sur l’information. N’ayant le droit ni d’être informés ni d’informer, les journalistes commencèrent à s’agiter et la grogne gagna peu à peu toutes les salles de rédaction. Au 6e jour de l’état de siège, à l’initiative du Mouvement des journalistes algériens (MJA), des journalistes de la wilaya d’Alger et exerçant dans différents organes se rencontrèrent quasi clandestinement dans un local, situé au centre-ville. Durant sept heures et dans une atmosphère tendue et enfumée, ils entamèrent des discussions sur la situation du secteur et du pays. Après un débat houleux, les participants ont à l’unanimité décidé de rendre publique une déclaration qui allait avoir l’effet d’une bombe. Ils étaient 70 journalistes à adopter le fameux texte, qui fut remis immédiatement, le 10 octobre à l’AFP, dont le siège était situé à quelques dizaines de mètres.

La déclaration résumait en quelques sorte l’état d’esprit dans lequel était les journalistes. En réagissant de la sorte, les journalistes initiateurs de cette action estiment qu’ils n’étaient ni des aventuriers allumés ni des visionnaires inspirés, mais des individus travaillant dans un secteur très sensible, des journalistes qui ne pouvaient plus supporter la censure, l’interdit et surtout l’humiliation de vouloir et de ne pouvoir tout dire. Justement, la déclaration en question informait l’opinion que les journalistes étaient (...) interdits d’informer objectivement des faits et événements qu’a connus le pays (...) et dénonçait l’utilisation tendancieuse qui a été faite en ces circonstances graves des médias nationaux et ce, au mépris de toutes éthique professionnelle et du droit élémentaire du citoyen à l’information. Ils condamnaient aussi l’utilisation violente et meurtrière de la force armée et l’incompétence avec laquelle l’ordre a tenté d’être rétabli, ils demandaient la levée de l’état de siège afin de rétablir les citoyens dans l’exercice de leurs droits constitutionnels et, enfin, ils exigeaient la libération de l’ensemble des détenus d’opinion arrêtés de façon arbitraire à la faveur des troubles dans la tentative de trouver les boucs émissaires (voir l’intégralité de la déclaration en encadré). Au courant de cette même journée, plusieurs événements se sont succédé. Le plus tragique fut la mort de Sidi-Ali Benmechiche, tombé criblé de balles, c’était la première victime de la profession. Journaliste, chef du service reportages de la rédaction de l’APS, il avait trente ans. Benmechiche, de l’avis de ses collègues, voulait s’assumer en tant que journaliste, même s’il savait que son article n’allait pas être diffusé par l’APS. Autre événement ayant marqué ce 10 octobre, à 20 h, Chadli Bendjedid, dans le discours le plus court de sa carrière, annonça que d’importantes réformes politiques allaient être mises en œuvre. Les journalistes étaient, dès lors, au centre d’un tourbillon dans lequel ils ont laissé beaucoup de plumes. La preuve : au lendemain de l’intervention du Président, des membres des services de sécurité ont procédé à l’arrestation de Dahbia Yacef, journaliste à l’APS, membre dynamique du MJS, sous prétexte de détention et de distribution de tracts portant atteinte à la sûreté de l’Etat. Elle fut relaxée après que le mouvement naissant des journalistes algériens eut décidé de rester en assemblée générale permanente jusqu’à sa libération. Incontestablement, la réaction des journalistes et le rôle joué par l’AFP ont été, avec celles faites par d’autres catégories professionnelles et politiques, d’un apport certain dans le réveil de la société civile dans son ensemble. Octobre a été, d’après les gens de la presse, un nouveau départ pour le mouvement des journalistes. Pour maintenir la pression et s’affirmer sur le terrain, le 27 octobre 1988, 500 journalistes ainsi qu’un grand nombre d’artistes, d’écrivains et autres intellectuels ont assister, à la salle El Mougar, à une rencontre organisée par la LADH et le MJA pour élaborer un rapport sur les carences et les dérives de l’information. La rencontre a été un succès qui a été pour une fois largement médiatisé par la presse... Il y a lieu de rappeler que le mouvement des journalistes était structuré et organisé, il a drainé la foule et contribué à l’éveil de la population. Il a dans ce sens faussé les cartes au gouvernement et à sa tête Kasdi Merbah. Pour l’histoire, faut-il le rappeler, les journalistes avaient décidé de s’organiser d’ores et déjà en 1987. A cet effet, des journalistes d’Algérie Actualité, de Révolution Africaine, d’El Moudjahid, d’Ech Chaâb, de l’agence de presse APS et de la Radio avaient décidé en octobre 1987 de se rencontrer afin de réfléchir ensemble aux questions socioprofessionnelle urgentes. L’initiative prise et le petit groupe grandit. De rencontres restreintes en regroupements de plus en plus larges, le cadre de coordination évolue au fil des mois et se transforme en mouvement de masse fonctionnant de manière démocratique, sans chefs, sur la base de l’assemblée générale souveraine. Le 9 mai 1988, une plateforme de revendications fut adoptée par des centaines de journalistes qui se reconnaissaient désormais dans le Mouvement des journalistes algériens (MJA), un mouvement qui a joué plus tard un rôle prépondérant.


Par Nabila Amir

Entre « complot » et « révolte spontanée »

Publié le 05/10/2008 à 12:00 par hogra
Entre « complot » et « révolte spontanée »

Le 29 Octobre 1988. La voix pétrée de Kateb Yacine fait frémir d’émotions les ondes et les auditeurs de la radio communautaire française, Beurfm : « Les mots, dit-il, ne peuvent pas rendre compte de ce qu’on ressent (…). Je crois que c’est une grande leçon que l’Algérie vient de recevoir de ses enfants.


Certains n’avaient même pas dix ans. Ils ont exprimé ce que tout un peuple ressent pratiquement depuis l’indépendance. Il y a beaucoup de choses à dire, mais ce qui me frappe, c’est que ce sont les enfants de la rue qui ont réagi. » Le pays venait, quelques semaines auparavant, de vivre le plus grand événement post-indépendance. L’intellectuel de gauche, écrivain et dramaturge de talent, Kateb Yacine, est en admiration devant les « enfants de la rue », héros imprévisibles d’une révolte sans slogan. L’explosion sociale d’Octobre 88. « Naturellement, il fallait que ça explose. La jeunesse algérienne est clouée au sol. Clouée le dos au mur », imageait Kateb Yacine (lire extraits de l’interview dans Octobre : Ils parlent du journaliste, chroniqueur Sid Ahmed Semiane, ndlr). Ce qui frappe dans les « événements » d’Octobre 88, écrit le défunt sociologue M’hamed Boukhobza, assassiné le 22 juin 1993, c’est d’abord une « violence destructrice » dirigée contre tout ce qui symbolise le secteur et les institutions publics. Les souks el fellah incendiés, les sièges d’APC et de daïra saccagés, la destruction de dizaines de véhicules appartenant au domaine de l’Etat et des collectivités locales et de certaines résidences de représentants du pouvoir, la mise à sac de sièges du parti illustrent, selon l’ancien directeur adjoint du Centre national des études stratégiques globales, une « attitude de la population particulièrement agressive à l’égard du patrimoine public et des biens des responsables qui en ont la charge ».

Dans Octobre 88, évolution ou ruptures, le Pr Boukhobza explique ces « événements » qui ne portaient sur « aucune revendication politique particulière », par les « rapports citoyens-Etat qui de tout temps ont présenté en Algérie un caractère très original ». « Tout s’est passé, écrit le sociologue, comme si Octobre avait été un moment d’extériorisation ou, plus exactement, de contestation sociale d’une situation de crise générale latente, frappant simultanément l’ensemble des couches sociales. » « Octobre est le point d’orgue, écrit Sévrine Labat dans Les islamistes algériens entre les urnes et le maquis, d’un cycle qui s’ouvre lors du printemps berbère de 1980 et se poursuit par les émeutes de Constantine de 1986 ; la révolte d’octobre signale, en effet, l’arrivée à maturité politique d’une nouvelle génération qui ne se reconnaît pas dans la formule politique des dirigeants et réclame, à travers la contestation du système en place, un accès plus juste aux mécanismes de redistribution » de la richesse nationale.
Droits de l’homme, la cinquième roue du carosse

Le caricaturiste le plus doué de la presse nationale, ancien émeutier d’Octobre, Ali Dilem à une tout autre version. Il avait 21 ans au moment de la révolte : « On ne revendiquait absolument rien. On se contentait de casser. C’est tout. C’est une supercherie de faire croire que la rue avait des revendications précises. » Les émeutes du pain « avaient plus de sens que ce qu’on faisait… il n’y a pas à dire… On s’amusait, tout le monde s’amusait… jusqu’au moment où il y a eu la première victime. » La liste des victimes d’Octobre sera longue… et incomplète. L’utilisation des armes à feu par les forces de l’ordre, de l’armée, la pratique de la torture, notamment par les services de renseignements, ont laissé peu ou pas de place à la sauvegarde des droits de l’homme. La cinquième roue du carosse. Les droits de l’homme en Octobre ? « Ils ont été sérieusement malmenés. c’est le moins que l’on puisse dire. Les événements se sont précipités dans une sarabande de reculs, d’avancées et d’échecs qui donne le vertige », témoigne Miloud Brahimi, à l’époque président de la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADH). A ce jour, la polémique demeure vive autour du bilan des victimes. Le bilan officiel est de 144 morts. Entre 500 et 600 morts, selon des sources « indépendantes ». La commission mixte LADH-ministère des Affaires sociales parle de 180 personnes décédées et 1 650 blessés. Les témoignages recueillis par la LADH font ressortir 230 cas de torture et de traitements dégradants. Pendant 5 jours, du 5 au 10 octobre, la machine répressive du pouvoir et ses dépendances s’affolent et basculent dans l’inhumain. Le général Khaled Nezzar, chargé par le président Chadli Ben Jeddid de rétablir l’ordre sous l’état de siège, livre dans l’ouvrage de SAS un précieux témoignage. C’est l’un des rares acteurs à un aussi haut niveau de responsabilité à se confesser, contrairement à d’autres, le président Chadli, ou le patron de la « sécurité de l’armée », Mohamed Betchine notamment qui refuseront à ce jour de porter devant l’opinion leurs témoignages. Nezzar, « un militaire qui devait assumer son rôle jusqu’au bout » charge dans sa version Chadli et son entourage qu’il stigmatise pour son « incompétence » et accuse vaguement des « éléments du pouvoir » d’avoir fomenté et organisé au départ les troubles avant que le « mouvement ne dégénère ». La théorie du « complot » interne est mise en évidence en guise d’argument de défense. L’insurrection a gagné 21 villes du pays en quelques jours. L’armée a eu affaire, selon le général, à une « insurrection qui visait la véritable déstabilisation de l’Etat ». « Nous avons l’impression unanime qu’un vrai état-major opérait en face de nous. » Le commandement de l’armée n’est ni coupable ni responsable dans la répression féroce qui s’est abattue sur les « insurgés ».
Un discours comme détonateur

Des brigades de trois mille hommes chacune, des paras appelés de nuit de Biskra en renfort, avaient été lâchées le 6 octobre pour saturer Alger. Sans autres « instructions » particulières que de veiller « au maintien de l’ordre ». « Par souci d’efficacité, affirme le général Nezzar, nous avons dû casser la chaîne de commandement et décentraliser la décision au niveau des compagnies et sections ». Le général Lakhal Ayat, directeur des services de renseignement dépendants de la Présidence, la DGPS, est aussi partisan de la même théorie. Il y a bien eu « complot algéro-algérien », selon l’ex-patron de la très redoutable Sécurité Militaire (SM). Après s’être dégagé de toute « responsabilité » dans la gestion des événements d’octobre, le général Lakhal Ayat (limogé fin octobre, au même titre que le patron du FLN, Mohamed Chérif Messaâdia) tresse les contours du complot. « On a voulu faire croire au peuple que c’est la rue qui réclamait les changements ». Je m’explique : si on proclame des réformes et que la rue bouge, cela veut dire que le pouvoir est désavoué. Mais si l’on fait bouger la rue et qu’on impose des réformes, cela veut dire que la rue réclame des changements’, déclarait-il avant d’ajouter que les changements rapides et radicaux intervenus au lendemain d’Octobre (le référendum du 3 novembre et la nouvelle constitution de février 1989) n’étaient que « le dernier acte d’un scénario mal ficelé ». Dans terreur sacrée, le sociologue Lyès Boukraâ revient sur le fameux discours télévisé du président Chadli, du 19 septembre 1988, qui aurait servi de détonateur. Un discours « réformiste », mais aux relents de déclaration de guerre contre les adversaires des réformes. Des adversaires que le président désigne. « Certains de ces responsables exercent au sommet, au sein d’institutions du Parti et du gouvernement ou d’autres structures », disait-il. « Les secousses d’octobre 88 survenues après ce discours se sont transformées en séisme qui ébranlera les fondations du système », écrit Boukraâ. Inflation, chômage, pénurie alimentaire, de devise, chute vertigineuse des prix du pétrole oscillant entre 12 et 13 dollars le baril annonçaient une explosion imminente pour cette rentrée 1988. La suppression de l’allocation devise, l’échec du Plan anti-pénurie (PAP) et l’instauration du visa pour la France deux ans auparavant ont exacerbé les rancœurs et le mécontentement populaires. « En dépit de l’incurie ambiante, le chef du gouvernement, Abdelhamid Brahimi, s’entêtait à ignorer les signaux de l’explosion et à tenir un discours rassurant », écrit Ghazi Hidouci dans Algérie, la libération inachevée. La pression des événements a convaincu Chadli de « la nécessité de faire appel aux réformistes, partisans du changement démocratique ». (Mais) la « réflexion autour de la nouvelle constitution et des réformes procédait d’un raisonnement purement tactique et pragmatique ». Chadli était, selon le ministre de l’Economie sous le gouvernement Hamrouche (novembre 1989), très loin de l’homme de « convictions » et de « principes ». « La démocratie n’était pour lui qu’un moyen pour garder la stabilité de son trône. » Larbi Belkheir, le puissant chef de cabinet du président Chadli, est persuadé qu’Octobre était « un avertissement adressé au président pour le dissuader d’aller plus loin dans les réformes ». Celui qu’on désigne comme le cardinal du pouvoir pendant ces 25 dernières années, un des maîtres à penser du régime, récuse la thèse du « soulèvement spontané », et du bout des lèvres celle du « complot ». Les événements d’Octobre 88 sont, selon larbi Belkheir, « la conséquence du marasme général (…) mais aussi l’expression de l’affolement qui s’est emparée de ceux qui craignaient que les réformes (annoncées lors discours du 19 septembre, ndlr) leur fassent perdre tout ou une partie de leur influence, de leur pouvoir (…) et remettent en cause les rentes de situation que procurait auparavant la manne pétrolière ». L’actuel ambassadeur de l’Algérie à Rabat dément toute collusion entre Chadli, un président qui avait « le bon sens et la logique du paysan », mais aussi « un côté naïf et sincère » et les leaders du mouvement islamiste. Ces derniers n’ont fait, selon ses dires, que prendre « le train en marche ». « Les données que nous recevions au niveau de la Présidence ne tenaient pas les islamistes pour responsables. Il n’empêche qu’ils ont, par la suite, récupéré le mouvement de contestation. » « Octobre a été l’occasion pour les activistes islamistes de montrer leur importance dans la mobilisation populaire et le charisme de certains de leurs dirigeants », écrit Benjamain Stora dans Histoire de l’Algérie depuis l’indépendance.
Le FIS… d’Octobre

Devant l’absence d’autres forces d’opposition, les islamistes ont su de façon redoutable capitaliser et canaliser les émeutes. Il s’agit là d’un fait avéré pour nombre de chercheurs. Dans L’islamisme algérien, de la genèse au terrorisme, Abdelhamid Boumezbar et Azine Djamila retracent avec force détails la montée en puissance des principaux leaders du mouvement islamiste. Ces derniers, violemment réprimés quelques années auparavant au même titre que les berbéristes et les trotskistes, ont vite repris du poil de la bête. Dès les premières escarmouches, une cellule de crise, avec des réunions quotidiennes, est mise en place par les dignitaires et les ultras du mouvement islamiste. Le 6 octobre, le cheikh Sahnoune rendra publique une première déclaration où il propose une sortie de crise qui consiste en « le retour à l’Islam comme chariâ et méthodologie, après l’échec des régimes corrupteurs ». C’est là leur première tentative, mais pas la dernière. Ils organisent le lendemain, 10 octobre, une imposante marche de Kouba à l’hopital Mustapha pour réclamer le corps des victimes des manifestations. Le 10 octobre, un appel anonyme à une marche (attribué à Ali Benhadj) rassemble 20 000 islamistes à Alger. La révolte populaire s’islamise en cours de route. Arrivés à Bab El Oued, une partie des foules de manifestants dispersés grâce à un contre-appel du cheikh Sahnoune, tombe sous le feu nourri des policiers de la DGSN. La fusillade fait 30 morts, des dizaines de blessés et de nombreuses arrestations. Dans une lettre qu’il adresse au Président, cheikh Sahnoune use de mots durs et somme Chadli d’« arrêter la violence ». « Dieu, lui dit-il, vous demandera des comptes pour chaque goutte versée. » Chadli fera un discours télévisé le soir même. Tout en se déclarant « désolé pour les pertes humaines et matérielles », il se remet vite en selle en présentant son « projet de réformes ». Les rencontres successives entre les leaders islamistes et le président dénotent, selon les deux chercheurs, « la volonté du Président d’avoir un allié hors des appareils qui appuieraient ses réformes ». « La présidence, contrairement à toutes les autres institutions, semble s’être bien préparée aux événements d’octobre », lit-on dans l’ouvrage déjà cité. La thèse du « complot » interne et même externe, mise en valeur par certains représentants du pouvoir, ne fait toutefois pas l’unanimité au sein de la classe politique algérienne, encore moins parmi les chercheurs. « Que les émeutes de Constantine et de Sétif de novembre 1986 aient eu pour origine la dénonciation de la mauvaise qualité de la nourriture (un plat de lentilles a servi de détonateur aux manifestations), que les événements d’octobre 88 aient été précédés d’une vague de pénuries sans précédent, loin d’accréditer la thèse de la simple émeute de la semoule, cela témoigne en réalité de la volonté des exclus d’en finir avec un régime à la fois autoritaire et défaillant », écrit Sévrine Labat. Le président du RCD, Saïd Saadi dans Algérie, l’heure de vérité, affirme quant à lui : « Les manipulations, quand elles ont eu lieu, se sont situées en aval et n’étaient pas déterminantes. » L’idée d’un « Octobre - dérapage contrôlé » présente, selon lui, deux failles : « En 1988, le régime était dans un état de délabrement tel que ses services ne pouvaient pas concevoir, provoquer et gérer une manipulation d’une telle complexité. La seconde faille : Chadli s’était défait de ses adversaires les plus tenaces. Il avait éliminé les boumédiénistes, seuls capables de constituer un groupe homogène, et repris en main l’armée, dont il avait désigné lui-même les principaux responsables. Avec le recul, on voit mal quel clan suffisamment fort aurait pu l’inquiéter. Chadli ne fut contesté par les militaires que bien plus tard, lorsqu’il commença à rechercher des arrangements avec le FIS. » Fin de citation. Octobre ? Un « sursaut frustré », selon Mustapha Lacheraf : « On sait ce qu’étaient les lendemains d’octobre 88 : le même pouvoir qui, pendant 8 ans, ayant déstabilisé, appauvri et humilié l’Algérie des dupes et à peine confronté à une forte secousse partie des masses et, surtout, de la jeunesse s’est empressé d’exploiter la situation à son avantage et en un tour de main, parce que le mot d’ordre relevant des slogans coutumiers, ‘’mobilisateurs’’ et, néanmoins, mensongers était celui de la démocratie. » « Mais ce qui était en cause après 88, c’est ni plus ni moins l’Etat et sa conception de redresseur de torts, de protecteur d’une nation vulnérable, de moteur essentiel du développement et, pourquoi pas, un Etat démocratique serviteur du peuple à défaut d’une société démocratique. »


Par Mohand Aziri

Le général Mohamed Betchine « refuse »de parler

Publié le 05/10/2008 à 12:00 par hogra
Le général Mohamed Betchine « refuse »de parler

A l’époque colonel, il occupait un poste important, auquel il a été nommé le 30 octobre 1988, celui de délégué général à la prévention et à la sécurité (DGPS), issu de la restructuration de la fameuse SM, en remplacement du général Mejdoub Lakehal-Ayat. Sa fonction avait donc un rapport direct avec les événements d’octobre 1988.


Sollicité à en parler le plus librement possible dans le cadre de ce dossier, un numéro spécial, il a longtemps tergiversé pour finalement et délibérément choisir, comme on le verra plus tard, le parti de ne rien dire. Certains amis m’ont conseillé d’aller le voir à son usine, la sarl Numidia Céramique, à Oued Seguène, à une trentaine de kilomètres de Constantine, dans la wilaya de Mila, nous y sommes donc allés et là, un des travailleurs, qui semble être un gardien, nous a dit qu’il ne se trouvait pas à l’usine et nous a conseillés de le contacter par téléphone, numéro inscrit à même le mur de l’usine que nous avions noté. C’était durant la matinée, dans l’après-midi, je téléphone à l’usine, une voix d’homme me répond et lorsqu’il a su qui je cherchais, je n’ai pas tardé à avoir au bout du fil Si Mohamed, j’avais reconnu sa voix. Après m’être présenté, en déclinant mes nom, prénom et fonction, (responsable du journal El Watan au niveau de Constantine), je lui ai exposé la chose, ce numéro spécial. Il a paru, m’a-t-il semblé à un moment donné, s’y intéresser et pour ne pas le gêner, je l’ai invité à choisir entre une interview ou un texte qu’il écrirait éventuellement lui-même, lui disant qu’il avait quelques jours pour y penser à l’aise et à tête reposée. Il a convenu avec moi qu’il s’agit là d’un devoir de mémoire, un devoir de savoir la vérité sur ce qui s’était passé lors de ces événements. Je l’ai mis au fait qu’il y aurait plusieurs interviews et entretiens avec plusieurs personnalités et autres acteurs de cette époque et qu’après cela, s’il refusait de parler, il ne pourrait pas dire qu’on ne lui a pas donné l’opportunité de le faire. Ensuite, je lui ai communiqué mon numéro de portable et réitéré mes nom et prénom, lui disant que s’il ne m’appelait pas, je le ferais moi-même pour en être fixé une fois pour toutes. Cela s’est passé le mardi 9 septembre. Samedi 13 septembre, au lieu de téléphoner et sachant qu’il serait à l’usine durant l’après-midi, comme la fois précédente, nous y sommes allés, S. Arslan, journaliste au bureau de Constantine, le chauffeur et moi-même ; nous y avons trouvé le même jeune homme. Nous nous sommes annoncés, quoiqu’il nous ait reconnus, et lui avons demandé à voir Si Mohamed. Il repart à l’intérieur de l’usine et après un moment assez long, il revient pour nous dire qu’il (Si Mohamed) était reparti et que, n’étant pas présent tout à l’heure, il ne savait pas qu’il était sorti. N’empêche, j’ai téléphoné mardi 23 septembre vers 14 h, la voix d’un jeune homme me fait savoir qu’il n’était pas à l’usine. Je lui dis que je rappellerai vers 16h et c’est ce que j’ai fait, « Si Mohamed n’est pas ici », me répond la même voix du jeune homme. J’ai insisté pour qu’il (Si Mohamed) me reparle, en vain. J’ai demandé au jeune homme de prendre mon numéro de téléphone au cas où… Il me répondrait. A mon grand étonnement, il l’avait déjà. Je ne me souviens pas le lui avoir donné, car je l’ai communiqué à Si Mohamed lui-même… Dommage qu’un témoin vivant, voire un acteur lors de ces événements, refuse de nous raconter sa version des faits, chose qu’il doit bien aux générations futures, à l’histoire du pays, de son pays… Il n’a même pas daigné nous recevoir pour au moins nous dire d’une manière franche – c’est de son droit bien sûr – qu’il refusait de parler et nous donner – et c’est la moindre des délicatesses – ce qui pourrait bien le motiver à agir ainsi. Dommage, car, comme on le sait, même la Grande Muette a appris à parler…


Par A. Boumaza

Amnésie, regrets et leçons non retenues

Publié le 05/10/2008 à 12:00 par hogra
Le 5 Octobre 1988 vu de Constantine : Amnésie, regrets et leçons non retenues

Retraité des chemins de fer, ammi Slimane, la soixantaine dépassée depuis cinq ans, est le premier que nous avons abordé. Il regrette que des évènements comme ceux qui ont secoué la capitale et marqué toute une génération un certain mercredi 5 octobre 1988 ne soient pas assez rappelés par la presse.


« Malheureusement, on a tout fait pour chasser cet évènement des mémoires à une époque où le citoyen se trouve perdu dans le labyrinthe d’une vie devenue trop dure, surtout que les simples salariés n’arrivent plus à boucler les fins de mois », renchérit-il. « Dur de parler du 5 octobre, dur de parler de l’Algérie qui a perdu des milliers de jeunes durant la décennie noire du terrorisme et qui vit aujourd’hui au rythme des deuils qui affectent chaque jour les familles des harraga », regrette ammi Slimane, qui note que les leçons de ces incidents n’ont pas été retenues.
Des chars sur les boulevards d’Alger

Vingt ans après, la plupart des Constantinois que nous avons abordés sur les lieux publics se rappellent encore des circonstances des évènements du 5 octobre 1988. Pour Hassan, 35 ans, enseignant à l’université Mentouri, les gens n’ont qu’une simple perception des choses, car ils n’ont vécu les évènements qu’à travers les quelques images distillées par la télévision algérienne, bien que les citoyens de Constantine eurent connu eux aussi des émeutes deux ans plu tôt. « J’avais 15 ans à l’époque et j’étais devant le lycée quand nos amis nous avaient annoncés qu’Alger brûlait. Mon frère qui était étudiant à l’université ne cessait de parler de ces émeutes qui lui rappelaient déjà un certain souvenir », dira-t-il. et de poursuivre : « J’ai encore en mémoire des images vagues de ces chars postés sur les boulevards d’Alger et la scène des engins et magasins brûlés filmés par hélicoptère, alors qu’on voyait des groupes de jeunes défier les brigades antiémeutes. » Hassan notera surtout que l’absence d’une presse libre et indépendante à l’époque est ressentie aujourd’hui comme un handicap, car la plupart des gens qui lisaient la presse étatique n’ont pas su grand-chose de ce qui s’est passé à Alger. Il rappellera le fait qu’on parlait beaucoup alors d’actes de torture sur des jeunes, paroles qui avaient fait le tour de la ville. Des souvenirs qui sont restés gravés dans la mémoire de Khadidja, femme au foyer, qui garde encore en mémoire les journées pénibles qu’elle a passées dans l’attente des nouvelles de son fils parti à Alger pour des affaires commerciales qu’il devait conclure avec un partenaire le 5 octobre avant de prendre le train de nuit. « Nous n’avons pas dormi, mon mari et moi durant trois jours, surtout que toutes les lignes téléphoniques étaient non opérationnelles et il nous était impossible de joindre même les amis de mon fils à Alger », se rappelle-t-elle. « Si j’ai pu enfin rencontrer mon fils quelques jours plus tard, je pense jusqu’à ce jour à ses mères qui n’ont pu revoir les leurs », soupire-t-elle comme pour dégager une amertume profonde. Un sentiment que beaucoup de Constantinois ont exprimé au sujet de ces évènements douloureux. « On ne retiendra pas grand-chose de ces évènements : peut-être juste le fait qu’ils ont été un grand gâchis pour toute une génération de jeunes algériens qui en espéraient pourtant beaucoup », avoue Mohamed Achour, universitaire et agriculteur qui ne manquera pas de conclure que, même s’il y a eu quelques changements avec l’avènement de la démocratie, tout le mouvement (ces événements) sera totalement récupéré par les partis politiques, surtout celui islamiste.


Par S. Arslan


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